Enfoncements (sur "Take Shelter" de Jeff Nichols)

Résumé : Montage des attractions de la fin du monde Dans Take Shelter, la fin du monde, qu'elle soit réelle ou fantasmée (cela n'a pas d'incidence pour l'instant), est montrée non comme une explosion, un éparpillement, une déflagration, ainsi que le voudrait la doxa représentationnelle (éruptions volcaniques, sol qui s'ouvre, raz-de-marée, collision avec un météore, etc.), mais comme un tassement, un enfoncement. La plupart des motifs visuels majeurs du film, attachés ou non aux signes avant-coureurs de la fin du monde, en procèdent : ciel orageux écrasant ; pluie lourde, brune et grasse ; abri souterrain à creuser et trous à forer pour le travail ; oiseaux qui tombent ; regard fatigué et cernes de l'acteur principal. Assez étrangement, pour un film sur la fin du monde, il est partout question de se rapprocher de la terre. Ce mouvement trouve son achèvement dans la dernière scène du film avec l'idée remarquable du château de sable construit par le père et sa fille Hannah sur une plage américaine indéterminée : une fois le bâtiment achevé (une sorte de modèle réduit métonymique de notre propre civilisation sortie de terre ?), Curtis verse l'eau d'un seau tout autour pour tracer une rivière. Ce geste fait doublement signe vers ce qui a précédé : d'une part, le cataclysme climatologique dont Curtis a eu de nombreuses visions et qui se présente – on les reverra à l'avant-dernier plan du film – sous la forme de tornades menaçant de déverser sur la terre des trombes d'eau qui la submergeront ; d'autre part, l'obsession de Curtis qui, en réaction à ce danger, n'a eu de cesse de vouloir protéger sa famille de l'eau en lui aménageant un refuge sous terre (Curtis versant désormais, dans une insolite symétrie, l'eau tant redoutée). Le leitmotiv de la pesanteur introduit dans la représentation de la fin du monde un habile décalage, pour ne pas dire une inversion complète de modélisation. Alors que la pesanteur est communément associée à la représentation conventionnelle du monde, de notre planète en « bon état de marche » (champ de gravitation, rotation…), elle devient dans Take Shelter le symptôme même de son dérèglement ; comme s'il fallait d'abord tenir par et à ce constat : une image satisfaisante de la fin du monde ne peut être qu'une image de ce qui fait que le monde est monde. Chaque fois que Curtis, dans ses cauchemars, doit sauver son enfant, il la prend dans ses bras : il s'agit bien évidemment de la porter pour pouvoir fuir plus vite qu'elle ne pourrait courir, mais surtout, dans l'économie visuelle propre au film, de l'arracher à la gravité, de la soustraire à la
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Contributor : Jean-Michel Durafour <>
Submitted on : Wednesday, September 5, 2018 - 2:09:13 PM
Last modification on : Tuesday, November 6, 2018 - 11:45:16 AM
Long-term archiving on : Thursday, December 6, 2018 - 4:49:01 PM

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Jean-Michel Durafour. Enfoncements (sur "Take Shelter" de Jeff Nichols). Vertigo, Paris : Avancées cinématographiques, 2012. ⟨hal-01868394⟩

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