Louis Bouilhet et Flaubert : L'invention d'une nouvelle poésie scientifique

Résumé : Ami de Flaubert, Louis Bouilhet partageait quelques‐unes de ses idées esthétiques, en particulier sa conception de l'art pour l'art, de l'impersonnalité de l'écrivain. Hostiles à l'implication du Moi, des sentiments et des opinions dans la littérature, les deux écrivains considéraient la science comme un modèle esthétique à opposer au romantisme. « La littérature prendra de plus en plus les allures de la science », disait Flaubert (lettre à L. Colet, 6 avril 1853). Si, en 1854, Louis Bouilhet dédie à son ami le poème Les Fossiles plutôt qu'un autre poème, c'est sans doute parce que les deux écrivains partagent le même attrait pour les sciences naturelles. Flaubert n'a encore rien publié mais il a déjà écrit une longue Tentation de saint Antoine qu'il a lue à Louis Bouilhet et Maxime Du Camp en 1849, avant son départ pour l'Orient avec ce dernier : cette oeuvre touffue, qui décontenança ses amis, comportait en son centre une vision euphorique des animaux fantastiques, seul moment où le saint torturé par les tentations trouvait un peu de bonheur dans le désir de s'identifier à la matière. Mais cette première version s'achevait par contre sur le triomphe de la mort, la disparition de toutes les religions, et le ricanement du Diable qui promettait de revenir. La Tentation de saint Antoine de 1874 – seule version publiée du vivant de l'auteur – est bien différente. L'épisode des animaux est déplacé à la fin, et l'oeuvre se termine sur une vision mouvementée de formes fantastiques puis de formes naturelles, qui se métamorphosent jusqu'à l'épiphanie de la vie naissante. Devant la vision de l'Origine, saint Antoine retrouve alors sa sérénité. Entre les deux Tentations, Louis Bouilhet a écrit son poème Les Fossiles, un hymne lyrique à la force de vie. Enfin, bien au‐delà de la mort de Louis Bouilhet en 1869, Bouvard et Pécuchet revient une dernière fois sur la création du monde et la question de l'origine. Au milieu du jeu de massacre des savoirs, seules les sciences naturelles semblent préserver la part du rêve. J'aborderai ces textes pour montrer d'une part que des relations intertextuelles en double sens contribuent à leur genèse et d'autre part qu'une nouvelle forme de poésie s'élabore grâce à l'intertexte scientifique. Toutefois cette poésie n'a pas pour objectif de devenir elle-même scientifique : elle vise une nouvelle forme de lyrisme (en prose comme en vers), compatible avec une vision impersonnelle du monde. En 1852, tandis qu'il rédige péniblement Madame Bovary, Flaubert regrette les temps heureux de la première Tentation de saint Antoine et de son écriture facile : « Prenant un sujet où j'étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n'avais qu'à aller. Jamais je ne retrouverai des éperduments de style comme je m'en suis donné là pendant dix-huit grands mois. » (à Louise Colet, 16 janvier 1852)
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Contributor : Gisèle Séginger <>
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Gisèle Séginger. Louis Bouilhet et Flaubert : L'invention d'une nouvelle poésie scientifique. Epistémocritique, épistémocritique : littérature et savoirs, 2014, La Poésie scientifique, de la gloire au déclin, pp.361-378. ⟨http://www.epistemocritique.org/IMG/pdf/18_SEGINGER.pdf⟩. ⟨hal-01305084⟩

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