Salammbô – une mythologie du vivant

Résumé : L'étrangeté de Salammbô provient en partie de la réécriture des mythes et des symboles. Ils sont présents à tous les niveaux de l'intrigue, et ils contribuent donc à la cohérence du roman. Les couleurs, les métaux, les végétaux se répondent et tissent un réseau de significations religieuses. Cette harmonie donne une présence exceptionnelle aux images inventées par Flaubert, et elle crée une sorte d'illusion de réalité, parce que dans cet univers inventé tout se correspond. L'étrangeté – parfois presque onirique comme dans l'épisode du temple de Tanit au chapitre V – acquiert ainsi une présence et une force qui sont en principe celles d'un monde réel bien représenté. Flaubert trouve en outre dans les mythes qu'il manipule et fusionne de manière syncrétiste l'idée de péripéties qu'il développe dans la fiction. Il inscrit aussi les mythes dans la spatialité romanesque, dans le décor, dans la vie des personnages qui sont agis par la force des dieux, et enfin dans l'histoire non dialectique d'une guerre qui oppose la vie et la mort, comme Tanit et Moloch. Toutefois malgré cette saturation du récit par le conflit mythique entre les deux dieux qui sont aussi deux principes et deux pulsions le roman ne se réduit pas à ce dualisme schématique. Flaubert réinvente les mythes par un travail de stratification qui superpose des mythes d'origine diverses et la condensation des symboles et des significations empruntés à des religions différentes donne une profondeur et un mystère à cette religion réinventée qui semble faire signe vers une multitude de mythes. De surcroît, Flaubert troue de silences ces mythes recréés par la fiction, en dispersant leurs éléments, en effaçant des significations, souvent développées dans les brouillons. L'exemple de l'épisode du temple de Tanit en fait la preuve : Flaubert incarne dans la structure de l'édifice et dans son décor symbolique des croyances cosmogoniques. Il évite toutefois d'en dévoiler la signification complète et cohérente dans le texte définitif. C'est ainsi que certaines images gagnent leur radicale étrangeté. Flaubert a éliminé le chapitre explicatif qu'il avait pourtant intégralement rédigé – et qu'il avait prévu à un moment de placer au début du roman – probablement parce que les analyses de l'esprit du peuple carthaginois et de sa religion auraient trop éclairé le symbolisme religieux du roman, et en particulier les éléments mythiques qu'il met en scène dans l'épisode du temple de Tanit, l'un des épisodes qui tend le plus vers l'onirisme érudit et symbolique. Ce temple est aussi insolite parce que Flaubert utilise la focalisation interne pour que le lecteur découvre le sanctuaire par les yeux de deux personnages et non par l'intermédiaire d'une description assumée par un narrateur omniscient. Le temple de Tanit est vu par deux étrangers qui ne connaissent pas parfaitement ce culte carthaginois, ce qui préserve l'étrangeté du lieu. Ils en savent tout de même assez pour en comprendre certains éléments et, dans le cas de Mâtho pour redouter l'action de la déesse, et vivre une expérience presque hallucinatoire. Pour construire la théogonie et la cosmogonie carthaginoises, selon une méthode bien rodée depuis La Tentation de saint Antoine de 1849, Flaubert a lu de nombreux ouvrages, et il réutilise tout particulièrement l'ouvrage de Creuzer qu'il avait découvert à l'occasion de la rédaction de La Tentation : Religions de l'antiquité considérées principalement dans leur forme symbolique et mythologique. Creuzer souligne une particularité des connaissances sur la religion phénicienne qui pouvait être comme une invitation à la fiction : « nous sommes ici d'une indigence extrême en fait de documents […]. C'est de la quatrième main seulement que nous tenons les lambeaux de la mythologie phénicienne. » En effet, un soi-disant Phénicien, Sanchionathon, plusieurs siècles avant Jésus-Christ aurait écrit une Histoire phénicienne perdue, qui aurait été traduite en grec par un certain Philon de Byblos au II e siècle après J. C. Ce texte – également perdu – aurait été utilisé par Porphyre contre le christianisme dans une oeuvre qui n'a pas davantage été conservée ; Eusèbe de Césarée, un chrétien cette fois, a extrait de Porphyre une partie de la traduction de Philon de Byblos, qu'il donne dans son oeuvre intitulée Préparation évangélique. Celle-ci est la seule qui nous soit parvenue. Les circonstances pouvaient plaire à Flaubert : le mythe cosmogonique phénicien tel qu'il est connu au XIX e siècle – et relaté encore par Creuzer – a été passé au filtre d'une série de pensées divergentes : Philon (Phénicien de langue grecque, fils adoptif d'un consul romain) était athée et évhémériste ; Porphyre était un néo-platonicien et Eusèbe un chrétien. De surcroît, le texte de Sanchionathon a donné lieu en 1836 à une supercherie : la publication par Wagenfeld de neuf livres de Sanchionathon qu'il prétendait avoir découverts et dont il voulait accréditer l'authenticité 3. Ces livres apocryphes ont été néanmoins traduits en français et font partie des sources de Flaubert. Sans doute ces manipulations déjà subies par la cosmogonie phénicienne pouvaient-elles stimuler la rêverie érudite de Flaubert. Dans les manuscrits, le retraitement fictionnel de cette cosmogonie dans l'épisode du temple de Tanit ébauche une vision du monde et de la création insolite, tout à la fois antispiritualiste et antimatérialiste, et surtout dynamique, voire évolutionniste. Ainsi Flaubert met-il en abyme dans ce chapitre une logique qui structure par ailleurs l'ensemble du roman. J'aborderai trois points : 1) le rapport de l'épisode du temple de Tanit avec celui des animaux fantastiques de La Tentation : cet épisode de Salammbô témoigne d'un nouvel ancrage épistémologique des questionnements de Flaubert ; 2) la construction d'une mythologie naturaliste dans les brouillons de l'épisode ; 3) l'étrangeté et la dimension fantastique de cette mythologie du vivant.
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Contributor : Gisèle Séginger <>
Submitted on : Wednesday, April 20, 2016 - 4:13:42 PM
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Gisèle Séginger. Salammbô – une mythologie du vivant. Modern Language Notes, Johns Hopkins University Press, 2013, Salammbô, 150 years, 128 (4), pp.694-712 ⟨http://muse.jhu.edu/article/534093/pdf⟩. ⟨10.1353/mln.2013.0052⟩. ⟨hal-01305051⟩

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